Dans l’antre d’une mine sans conducteur.trice
Les métallos du Québec apprennent de leurs confrères et consœurs de la Colombie-Britannique
La mine du futur est déjà en activité à Kamloops, en Colombie-Britannique, où le chargement du minerai et du mort-terrain de la Highland Valley Copper (HVC) est assuré par des camions de 250 tonnes sans conducteur.trice. Sur le chemin de la fosse, ces camions Caterpillar se suivent avec une régularité impressionnante, pour être chargés de minerai ou de mort-terrain par une pelle, laquelle est opérée par une personne. Les sièges conducteurs des 250 tonnes restent vides, une lumière bleue indiquant qu’ils avancent seuls, selon un chemin tracé virtuellement.

Depuis 2019, cette mine qui appartient à Teck a graduellement introduit la conduite autonome. C’est la première mine de roche dure au monde où est implantée cette technologie. Elle fait office de mine pilote pour Caterpillar, dans une région qui connaît des précipitations hivernales. Pour l’heure, environ les deux tiers des camions ont été convertis pour fonctionner sans conducteur.trice, et tout le parc devrait être autonome d’ici 2028.
Une délégation d’une quinzaine de métallos du secteur minier du Québec s’est rendue à Kamloops au printemps 2026 pour apprendre des métallos de la section locale 7619. L’expérience a été marquante pour ces québécois.es, qui reviennent avec de bonnes idées sur les clauses à négocier pour préserver des emplois syndiqués et assurer une transition équitable pour les travailleur.euse.s.
L’expérience de Highland Valley Copper
En 2018, Teck sort un lapin de son chapeau : elle veut implanter la conduite autonome des camions en continu à la mine Highland Valley Copper (HVC), sans même en avoir parlé lors des négociations deux ans plus tôt.
L’exécutif de la SL 7619 est alors devant un dilemme : « On se bat contre l’idée et on perd, ou on prend avantage de ce qu’ils veulent et on négocie à mort pour les emplois », résume le président, Kyles Wolf, qui a rapidement pris le pari d’en faire profiter ses membres.
L’équipe syndicale, avec le service de la santé et sécurité, a planché sur les protocoles de sécurité et le fonctionnement des capteurs, et s’est mise à réfléchir à cette nouvelle forme d’exploitation minière. Dès le début, un bras de fer oppose le Syndicat et la société : l’employeur souhaite implanter sa technologie seul. Le Syndicat s’est donc fait un point d’honneur de déclarer chaque incident, même mineur, au ministère britanno-colombien des Mines. À la longue, une collaboration patronale-syndicale a fini par s’installer en comité de travail.
Même scénario du côté des emplois. Le Syndicat a mené une solide charge pour veiller à ce que les emplois créés dans les salles de contrôle, pour l’implantation de la téléphonie cellulaire nécessaire au fonctionnement des camions autonomes, ou encore pour l’installation des balises numériques sur le terrain, soient syndiqués. « Si on perd des jobs aux commandes des camions, c’est notre monde qui va être dans la salle de contrôle. […] Vous n’aurez pas votre productivité tant que nous n’aurons pas notre sécurité d’emploi! », a tonné le métallo Kyles Wolf.
Le Syndicat s’est prévalu de l’article sur les changements technologiques déjà prévu à la convention pour être partie prenante du processus et aider les travailleur.euse.s à tirer leur épingle du jeu. En 2019, le comité s’est penché sur les définitions de tâches de chacun des emplois. Une lettre d’entente a été conclue, qui prévoit entre autres qu’aucune mise à pied ne doit être effectuée, et que les emplois créés pour la mise en place et le fonctionnement de la conduite autonome doivent être syndiqués.
En bout de piste, la section locale est passée de 1050 membres avant 2018 à plus de 1200 membres aujourd’hui.
• La conduite autonome nécessite un excellent réseau cellulaire spécialisé, pour lequel plusieurs postes de technicien.ne.s en télécommunications ont été créés.
• Il faut installer des balises pour établir une cartographie numérique du terrain : là encore, cela implique la création de nombreux emplois supplémentaires.
• Les chemins doivent être impeccables : on a doublé le personnel responsable de l’entretien.
• Les camions doivent être en parfait état, et les bris mécaniques ont tendance à survenir plus souvent en raison des arrêts brusques : cela demande davantage de mécanicien.ne.s pour convertir le parc et en assurer le bon fonctionnement.
• Dès qu’un.e visiteur.euse ou un.e sous-traitant.e entre dans la zone sécurisée, il ou elle doit être accompagné.e par un.e travailleur.euse formé.e au protocole de sécurité : des postes d’escortes routières ont été créés.
Cette spirale d’embauche s’est même intensifiée lorsque la mine a voulu accélérer la vitesse des camions. « C’est leur argent. On leur a dit : “Faites ce que vous voulez, mais ne blessez personne et engagez plus de travailleur.euse.s!” », rapporte le président Kyles Wolf.
Pour le moment, on ne sait pas si le seuil de rentabilité de l’investissement a été atteint. Le superintendant de la mine, Aaron Wylie, a expliqué à la délégation québécoise que le seuil de rentabilité d’une mine autonome se situe à environ une quarantaine de camions convertis, et que « ça commence à valoir la peine à partir de 80 camions ».
En comparaison, la mine d’ArcelorMittal sur la Côte-Nord compte une cinquantaine de camions (dont plusieurs ne peuvent être convertis à la technologie de conduite autonome).
Quelques enseignements
Le président de la section locale 7619 a résumé quelques enseignements tirés de l’expérience de ses membres.
• La santé et sécurité, ce n’est jamais négociable.
• Il faut intégrer rapidement des clauses de convention collective pour être impliqué.e.s dans les changements technologiques.
• Il faut se demander où est fait le travail et s’assurer que ces emplois seront couverts par la convention collective.
• Les emplois aux descriptions de tâches plus variées sont plus difficiles à automatiser.
À l’aube de la négociation de la deuxième convention collective depuis le début du projet, la SL 7619 continue de regarder vers l’avant. « La prochaine étape sera de se demander quelles compétences on devra développer chez nos membres pour aider à bâtir ce qui s’en vient dans le futur », illustre Kyles Wolf.
Ces réflexions dépassent largement le cadre de la mine, alors que l’intelligence artificielle et l’automatisation explosent sur le marché du travail. « La pièce manquante, c’est le rôle des gouvernements. Ils laissent les compagnies mettre du monde à pied, faire d’immenses profits, et nous, les contribuables, devrons vivre avec les conséquences, perdre des emplois et nous former. Les gouvernements n’auront pas le choix de définir des obligations pour les compagnies », croit le syndicaliste.
Ce dernier a d’ailleurs négocié, dans la lettre d’entente sur la conduite autonome, des indemnisations de la part de la minière pour les gouvernements locaux en vue d’éventuelles pertes de revenus de taxation, ainsi que des exigences en matière d’investissements dans la formation de la main-d’œuvre.